Comment j’ai rencontré Manu Dibango !

24 décembre 2007. Boulevard du 20 mai 1972 à Yaoundé. Il est 20 heures. Manu Dibango et son Maraboutik Big Band - une configuration qui permet la présence simultanée d’une vingtaine de musiciens, sont présents sous le chapiteau qui abrite la scène du MTN Yafe Music Festival. L’accompagnent dans ce spectacle-anniversaire qui marque ses 50 ans de musique des fidèles: Etienne Mbappe, Manu Wandi, André Manga, John Handelsman, Ruben Binam, Queen Etémé,  Krotal, Valérie Ekoumé, Valérie Belinga, Slim Pezzin - ami de longue date, Raymond Doumbe, Guy Nwogang, Conty Bilong… Tous, artistes dont les trajectoires musicales ont croisé, à un moment, celle de l’auteur de « Trois kilos de café ».

Après "Soma Loba", en ouverture, il enchaîne avec des titres de son répertoire aussi riche qu’étendu : "Maya Ma Bobé", "Papa Groove", "Soir au village", "Mouvement Ewondo", "Douala Sérénade", "Mboa’ Su", "Papa Groove", « Duke in Bushland » et « Morning Gloria », clin d’œil à Duke Ellington, son idole... Sur la scène, passant du saxophone Alto ou Ténor au Soprano, en bifurquant par le vibraphone, le piano ou en chef d'orchestre, «Papa Manu», donne à voir toutes les facettes de son talent incommensurable… La fête est belle, le public, jeune pour l’essentiel, est conquis et en redemande à la fin de chaque titre. C’est un moment de communion entre « le fils prodige » et ses compatriotes. Après 2h30 d’un spectacle mémorable, Manu Dibango clôture son show par le désormais mythique « Soul Makossa » revisité dans une orchestration plus dansante et très funky.

Le spectacle terminé, je me dirige vers les vestiaires pour féliciter "Papa Manu" pour sa belle prestation. Debout, un verre à la main, ses habituelles lunettes noires masquent ses yeux. Sur ses joues, je décèle, discrètement, deux filets fins. Ce sont des larmes. Elles disent l’émotion du géant après ce moment encore inespéré il y a quelques mois. Et il me dit après m’avoir serré dans ses bras : "Boub’, t’as vu ? Désormais nous pouvons penser à des choses plus sérieuses". A cet instant, j’ai du mal à contenir mon émotion. Les embrassades et effusions terminées, nous reprenons nos esprits et décidons de partir à la découverte de Yaoundé et de profiter d’un dîner bien mérité. 

Mon histoire avec le père du « Soul Makossa » commence en février ou mars 2007, lors d’une virée entre garçons. Ce soir-là, dans un night-club de Yaoundé, je fais la connaissance de Michel Dibango, MD, comme on l’appelle entre amis. Il est le fils de Manu Dibango. Je lui dis : « Je fais le vœu d’organiser un spectacle de Manu Dibango au Cameroun. Je souhaite voir à l’œuvre le courage de ces personnes qui lui promettent la prison… ». 

Pour rappel, deux ans auparavant, en 2005, Manu Dibango avait accepté, à la demande des autorités camerounaises, la présidence du conseil d'administration de la toute jeune Cameroon Music Corporation (CMC), société chargée de gérer les droits d'auteurs des musiciens.
Mais très vite, les relations entre Manu Dibango et le ministre de la Culture de l'époque, Ferdinand Oyono, ont tourné au vinaigre et pendant plusieurs semaines, les Camerounais assistent, stupéfaits, à des échanges d'amabilités fort disgracieuses entre les deux hommes via la presse. A la suite de cet épisode douloureux de la vie publique au Cameroun, Manu Dibango va quitter le Cameroun en jurant qu’il n’y remettrait plus les pieds.

Quelques semaines après notre soirée et ma discussion avec Michel Dibango, une occasion idéale va se présenter. Les médias annoncent une série de dates de spectacles de Manu Dibango à travers le monde, pour célébrer ses 50 ans de musique. Le seul pays où il n’a pas de date programmée, c’est tout naturellement le Cameroun. 
A cette époque, je travaille pour l’opérateur de téléphonie mobile MTN. Mon vœu en tête, je fonce vers Freddy Tchala, le directeur Marketing. Très brièvement, je lui expose la situation ainsi que ma feuille de route. MTN possède une plateforme de musique à travers laquelle, l’entreprise renforce ses liens avec les consommateurs : le MTN Yafe Music Festival. Avoir Manu Dibango en guest star serait un beau cadeau de fin d’année pour les Camerounais. Freddy Tchala en comprend l’opportunité. L’affaire est rapidement bouclée après quelques coups de fil et échanges de mails. Un contrat signé, et la date du 24 décembre 2007 arrêtée pour le tout premier concert public gratuit de Manu Dibango au Cameroun, sa terre natale, pour marquer son retour.

Entre temps, Paul Biya effectue la première visite officielle d’un Chef de l’Etat camerounais à l’Unesco, profitant de la 34è Conférence générale de cet organisme des Nations Unies chargé de la science et de la culture. Pour marquer cet évènement, le Cameroun décide d’organiser une soirée culturelle à Paris, Théâtre du Mogador. Qui mieux que Manu Dibango, brillant ambassadeur de la culture camerounaise, pour faire une coordination artistique de cette fête ? A l’issue de cet évènement, et en rattrapage, est annoncé, le 12 décembre, par un communiqué de presse, que le Cameroun organisera une semaine d’hommage à Manu Dibango avec en ponctuation, deux concerts.

Rencontre

Manu Dibango et le Maraboutik Big Band sont depuis quelques jours à Yaoundé pour les spectacles et autres opérations de relations publiques prévues. Nous sommes le 21 décembre. Pendant que j’effectue mes formalités d’enregistrement à l’hôtel, j’aperçois la haute silhouette de Manu Dibango qui traverse le hall. Il est accompagné par son fils MD. Ce dernier qui m’aperçoit s’arrête net et dit à son père : « Papa viens, je vais te présenter quelqu’un ». Et il ajoute une fois à proximité : « Tu vois ce monsieur, c’est grâce à lui que nous sommes ici aujourd’hui. Il s’appelle Bouba ». Manu Dibango marque un temps d’hésitation puis, il m’enlace avec vigueur et, avec sa voix de basse, me dit en toute simplicité : « Boub’, ça va ? ». 

Dans la préparation du spectacle, je découvre l’intimité et la grande simplicité de cet homme, profondément humain, qui récrivait à chaque fois les partitions et l’orchestration des chansons qu’il devait jouer sur scène. A chaque spectacle, il refaisait les arrangements des titres qu’il jouait. Il prenait toujours le soin, avant de monter sur scène de donner à chaque musicien ces feuilles de papier, marquées de son écriture soignée au feutre.

Dans cette aventure humaine, je découvre l’humour et la bonne humeur communicative de Manu Dibango qui avait toujours de la répartie et une anecdote à raconter. Et il la ponctuait à chaque fois de son rire si particulier. J’ai encore en mémoire la réponse de Manu Dibango au Directeur général de MTN d’alors, qui lui faisait savoir que sa date de naissance remontait à 1949, date d’arrivée de Manu Dibango en France. Dans un éclat de rire il lui fit remarquer :«A cette époque nous étions déjà Français». Histoire de lui signifier que les débats sur l’immigration qui avaient cours dans l’actualité française en ce moment là  étaient sans grand objet.
Dans cette aventure professionnelle, je découvre un homme facile d’accès et disponible à tout instant sauf quand il fallait prendre un repos bien mérité que son âge lui imposait. Il répondait à la presse sans hésitation, signait les autographes et se soumettait aux séances photos toujours avec plaisir. 
Je découvre également un homme amoureux d’un des plats, caractéristique du patrimoine culinaire du Cameroun, le Ndolè. D’ailleurs, à ce propos, afin rendre son séjour et celui de ses musiciens agréable, mon employeur de l’époque avait fait réserver plusieurs des meilleures tables de Yaoundé. Après la première expérience dans un restaurant chic de le ville, Manu Dibango nous dit : « Je connais un petit coin sympa au quartier Essos où l’on peut manger du Ndolè, je souhaite que nous y allions pour la suite ». Nous avons dû réaménager nos plans pour répondre à cette demande qui nous avait un peu surpris.
Depuis ce moment magique, nous avons gardé un contact simple. Une relation quasi filiale. A chaque fois qu’il se trouvait au Cameroun pour un spectacle, je prenais le temps de le rencontrer pour discuter. Pour échanger sur le développement de la culture dans son pays le Cameroun qu’il aimait tant.  Et des projets, il en avait plein la tête. En juillet 2018, de retour du Gabon où il avait été invité pour l’inauguration du African Music Institute - fruit de la collaboration entre le Berklee College of Music de Boston et le gouvernement gabonais - il me disait sa grande déception, car un projet similaire avait été proposé au gouvernement camerounais par ses soins à une époque. Sans suite.
J’ai rencontré Manu Dibango la dernière fois dans un restaurant-cabaret camerounais à Paris en janvier 2019. Il était assis à une table avec des amis importants. Il m’a introduit auprès de ces personnes. Ensuite, il m’a fait la gentillesse de se lever et de m’amener dans un coin pour une discussion en aparté, après m’avoir fait l'amical reproche de ne pas l’avoir prévenu de ma présence, et surtout, de ne pas lui avoir rendu la visite que je lui promettais depuis si longtemps. Et que d’ailleurs je lui promis une fois de plus. Celle que je ne lui rendrai sans doute jamais ! 
Quelques jours, après l'inhumation dans la stricte intimité familiale de Papa Manu, Michel, son fils me confiat lors d'un échange : "saches une chose. Tu as offert à Manu l'un de ses plus beau cadeau sur sa terre natale. Il te portait très haut en estime, dans son coeur".

C’est comme cela que j’ai rencontré Manu Dibango.

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